Le Monde Diplomatique, un journal pas comme les autres….
Par Alexis Saulmier
Mardi 14 janvier, lycée Marcel Gambier, Lisieux, 6 heure 30. La classe de géopolitique de madame Demetz est en partance pour une conférence-débat à Paris au siège du Monde Diplomatique. C’est un privilège pour les 35 élèves, tous passionnés des enjeux géopolitiques du monde actuel, de rencontrer Benoît Bréville, rédacteur en chef du Monde Diplomatique et d’approfondir leurs connaissances sur le thème des médias. Ils ont donc débattu durant près de 2 heures avec Benoît Breville notamment dans un première partie sur le thème de l’organisation de l’équipe, du journal, son financement etc.
Alexis : Nous avons vu que le journal est à 51% financé par Xavier Niel, qui possède le reste du journal ?
Benoît Bréville : Pendant très longtemps, c’était un journal qui était possédé à 100% par le groupe Le Monde. […] A partir des années 1990, on a racheté une partie des parts du journal au groupe Le Monde, grâce à Günter Holzmann qui a fait don à sa mort de sa fortune au monde diplomatique qui a utilisé cet argent pour créer deux associations : une association de lecteurs : ‘’Les amis du monde diplomatique’’ et une association de salariés, l’association “Günter Holzmann” […] qui détient donc 49% des parts du journal.
Le groupe Le Monde possède les 51% restant. […] Mais pour nous avoir 49% du capital distingue Le Monde diplo […]. Aussi, on élit notre directeur, Serge Halimi, qui est à la fois directeur de l’entreprise et directeur de la rédaction. Il est élu par les salariés du journal tous les 6 ans. […] Notre particularité au Diplo c’est que c’est la même personne qui est patron de l’entreprise et chef de la rédaction. Ça nous distingue des autres journaux du point de vu de l’indépendance.
[…] Tant qu’on ne perd pas d’argent, le groupe Le Monde n’a strictement rien à nous dire. […] Quand on a 49% des parts d’une entreprise, il est très rare qu’on ait le pouvoir de choisir le directeur de l’entreprise, mais il y a eu un pacte entre Le Monde et le Monde Diplomatique qui assure l’indépendance du journal. Notre indépendance est garantie par nos lecteurs, puisque si on ne vend plus assez de journaux, on perd de l’argent et on donne le pouvoir aux actionnaires de nous dicter les sujets qu’on doit traiter et nous les orienter.

Sidonie : Est ce que Xavier Niel se sert un peu du journal pour faire de la publicité pour Free ?
Benoît Breville : Non, dans Le Monde Diplomatique, on a quasiment pas de publicité, encore moins pour Free. Xavier Niel, je crois ne sais même pas vraiment ce qu’est le Monde Diplomatique. C’est une goutte d’eau pour lui et il n’a jamais parlé de nous publiquement […] On a jamais eu de pression quelconque de la part des actionnaires.

Que se passe t-il lorsque vous critiquez les journaux du même groupe, est ce que le groupe Le Monde a la main dessus ?
Benoît Bréville : On ne s’interdit rien, on critique très régulièrement les journaux du groupe sans aucun problème, très régulièrement on s’en prend au Monde. On a jamais eu de retour négatif, jamais eu de pression sur nous pour nous demander d’arrêter. Le seul truc c’est que quand ils font des articles sur Le Monde diplo, ce ne sont pas des articles d’une chaleur exceptionnelle. Aussi, actuellement, tous les journaux du groupe Le monde sont en train de déménager ensemble, […] ils ne nous ont pas proposé de déménager avec eux, la question ne s’est même pas posée. Donc il y a vraiment aucun lien entre le groupe Le Monde et nous. […] On peut critiquer sans problème, y compris les journalistes, les actionnaires eux même. Par exemple à l’époque […] on avait fait un article contre Pierre Berger qui était actionnaire d’un tiers du groupe, il ne nous avait rien dit, donc il y a pas de pression direct.
Shonna : De manière plutôt fixe, vous êtes environs combien à travailler sur le journal ?
Benoît Bréville: On doit être environ 25, en prenant en compte environ une dizaine de personnes à la rédaction, sachant qu’il y a des gens à mi-temps, parce qu’il sont enseignants à la fac, ailleurs ou autre. On est environ 25 en prenant en compte tout ce qui est administration, gestion, service internet, web master, community manager etc…
(?) Au niveau des locaux, est ce qu’il y a plusieurs bâtiments en France pour Le Monde diplomatique ?
Benoît Bréville : Non il y a un seul bâtiment. […] Nous en tant que salariés du journal, on est relativement une petite équipe. […] Ce qui fait la particularité aussi du Diplo, c’est qu’on a l’édition française qui est déclinée dans une trentaine de langues différentes : en italien, en espagnol, en portugais etc.. Par exemple des bénévoles espéranto ont décidé de traduire le Monde Diplomatique dans leur langue. […] On a une édition en Allemagne qui fait quasiment plus d’argent que le Monde Diplomatique français en terme de bénéfices et qui est quelque chose de très professionnel puisqu’ils sont quasiment aussi nombreux que nous.

Mais aussi le Monde Diplomatique ne vivrait pas sans tous les pigistes qui travaillent pour lui c’est une des spécificités du journal depuis une trentaine d’années. On fait appel à des collaborateurs extérieurs, des universitaires, des chercheurs des spécialistes, par exemple Sophie Eustache […]. On mélange le style des journalistes et des universitaires ce qui rend l’article agréable à lire mais en même temps avec un esprit journalistique. […]
Aussi, on essaye de faire des reportages internationaux. […] Le seul moyen de connaître ce qui se passe à l’étranger, c’est d’utiliser les médias, d’où la nécessité d’avoir une information à la fois libre, fiable, documenté etc… La plupart des médias ne le font pas trop, parce que ça coûte trop cher d’avoir des correspondants partout dans le monde. […]
Pour la question de l’international, certains reportages au Monde diplo ont coûté particulièrement cher. Il y a pas si longtemps, on a envoyé quelqu’un faire un reportage sur la formation des domestiques aux Philippines, ensuite il avait suivi des femmes de ménage à Hong Kong puis à Londres. Ce reportage, rien qu’en frais d’avions d’hôtel etc.. nous coûte 20 000 euros. Pour faire cet article, qui a ensuite était repris, il a fallu un investissement. [..] Il faut donc avoir de l’argent pour faire des articles, donc il ne faut pas dire que l’information est gratuite. Ce qui est gratuit, c’est la mauvaise information.
Anthony V.: Aujourd’hui, Internet et les différents médias qu’on y trouve ont un impact directe sur la presse dite « écrite », notamment depuis que les réseaux se diffusent sur plusieurs appareils connectés (tablette, ordinateur, smartphone). Nous avons donc posé la question suivante à « Benoît Bréville »: « Quel était l’impact de l’arrivée du format numérique du Monde diplomatique par rapport au format papier »
Benoît Bréville: ça a eu un impact direct sur les ventes du journal » […] « depuis quasiment 6 ans toutes les ventes sur les journaux du groupe en kiosque baissent, notamment car pendant la période ou Le Monde diplomatique est passé au numérique leur politique était de tout mettre en ligne gratuitement.
Aujourd’hui, si un article mis en ligne depuis un certain temps, intéresse toujours une partie des lecteurs, Benoît Bréville nous explique qu’ »il sera rendu accessible gratuitement »
L’information par internet est alors en hausse comme il nous le confirme pour « Le Monde diplomatique » qui est passé « de 0 lecteur il y a 6 ans à 15000 aujourd’hui ». Pour de nombreux lecteurs abonnés exclusivement à la version numérique du journal « Le Monde diplomatique » en le consultant par des tablettes ou smartphones.
Il ajoute qu’ils considèrent « Le Monde Diplomatique comme un tout » […] « que tel article suit tel article » […]« on essaye de créer une sorte de chemin de fer, une cohérence. » Il explique alors que leur disposition a un sens et que le journal au format numérique reproduit au mieux le format papier en mettant en avant la volonté de lire un article « par hasard ».
Néanmoins, Benoît Bréville ajoute: « nous sommes un des seuls si ce n’est pour dire le seul journal du groupe qui a augmenté ses chiffres d’affaires sur les ventes en kiosque en 2019 ». Il explique cela du fait que « le journal qui a de longs articles fait que ce sont des gens qui sont plus attachés à la version papier » pour un journal plutôt long à lire avec un investissement de temps que tout le monde n’a pas.
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